15 jours exceptionnels à bord du trois-mâts La Boudeuse, voilà ce que j’ai vécu
avec l’équipage ! Et tout ceci grâce au jeu concours La Boudeuse organisé de fin janvier à début mars.
Nous avions pour mission :
- de contribuer au recensement des espèces en voie de disparition
- d’analyser l’évolution des insectes aquatiques
- de réaliser de la photo géographie
- de pêcher et disséquer des poissons pour analyser la présence de métaux polluants
Car plus qu’un voyage, il s’agissait pour nous d’une expérience, et d’une vraie leçon de vie.
Mardi 23 février
Réveil au milieu de l’Oyapock.
Levé à 4 heures du matin pour la garde jusqu’à 8 heures, j’ai le privilège de contempler les lumières magiques du petit matin.
Alors que je regarde ce fabuleux horizon, le ciel est maintenant orangé, les nuages s’écartent et le soleil retrouve toute sa vigueur et réchauffe rapidement le bateau qui s’éveille au gré des missions et des tâches de chacun.
La marée nous permettra une fois de plus de franchir les écueils, et nous l’attendons pour qu’elle nous porte, cette fois-ci jusqu’à Saint-Georges de l’Oyapock où nous mouillerons cet après-midi.
Alors que la navigation et les navigateurs sont tendus, voilà qu’une antenne apparaît au loin, quelques maisons sur la berge tribord, puis de plus en plus, jusqu’au tournant où se dessine une petite ville semblant inchangée depuis deux siècles, comme pétrifiée. Des constructions basses, organisées autour d’une petite place avec un monument aux morts pour la patrie, plusieurs débarcadères dont la rouille indique l’âge du plus vieux au plus récent financé par le FEDER à 100%, d’ailleurs les drapeaux Français et Européens sont mis en évidence devant la mairie qui tient la place de centre nerveux de Saint George avec à ses cotés, les ASSEDIC et les bars. En face, au Brésil, des habitations se sont construites en nombre important et la notion de frontière reste ici comme ailleurs en attente de définition précise…
Mercredi 24
Après une journée de navigation, et l’arrivé à Saint George, les tâches de nettoyage effectuées, la nuit passe au rythme des pirogues qui franchissent l’Oyapock dans les deux sens.
Au petit matin, chacun vaque à ses obligations: linge, cuisine, vaisselle, nettoyage du pont et de la coque, mise à l’eau des zodiacs…
Je vais à Saint George avec Marie Chenet, géographe à la Sorbonne, qui s’occupe de la mission géo-photographique. Le but est de constituer une base de données photos sur les habitats humains en Guyane afin de pouvoir, à l’avenir, tracer l’évolution des espaces occupés par l’homme, son influence sur ces espaces, mais aussi les divergences d’occupation du territoire selon les espaces, notamment dans des zones frontalières comme ici.
Cela passe également par le recueil de témoignages humains sur les habitudes locales et sur l’appartenance aux différentes communautés (métissée, brésilienne, indienne, française, asiatique…). Travail lent et pas toujours aisé tant le contact avec les populations locales est parfois difficile compte tenu de la barrière du langage, mais aussi des impératifs temporels imposés à la mission afin qu’elle puisse récolter des données suffisantes et significatives.
Le maire de Saint Georges, que Marie Chenet a interrogé, nous mentionne le fait que 60% de la population est au RSA et que la croissance démographique bat des records chaque année, plus du fait de l’accroissement naturel que de l’immigration contrairement à ce que l’on pourrait croire.
Nous sommes en France ! Peu de temps après, on vient nous chercher : on s’est plaint à la mairie car notre présence là-bas dérange ces populations métissées qui parlent à peine le français, et qui tout sourire, nous proposent des colliers. Il faut croire que la présence d’une caméra là bas n’est pas la bienvenue, on ne veut pas montrer qu’aujourd’hui dans un de nos départements, on vit comme cela…
Jeudi 25
Après une garde de minuit à 2H du matin, levé à 6H pour un départ à 6H30 en amont du fleuve pour étudier avec Ariadna Burgos, biologiste, le gradient de la mangrove, c’est-à-dire l’évolution de la répartition des espèces végétales de bord d’estuaire selon la distance par rapport à la mer.
Nous fuyons les milieux «anthropisé» contrairement à hier, afin d’avoir une idée sur le développement des plantes de rivage.
Pourtant la spécialité d’Ariadna est l’ethnobotanique, c’est à dire l’étude des savoirs traditionnels en relation avec les plantes. Cependant ici, le temps manque et ces savoirs sont oubliés, il faut s’enfoncer bien plus loin dans la forêt afin de trouver des lieux où les hommes n’ont pas oublié ces traditions et ces coutumes concernant l’utilisation des végétaux pour se soigner, mais aussi pour vivre (chamanisme, rituels, «drogues»…).
D’ailleurs aujourd’hui, ils n’hésitent pas à détruire, à polluer et à mépriser cette forêt, comme nous avons pu le constater sur les rives d’un affluent de l’Oyapock où les habitations traditionnelles sont entourées de vide.
Le mode de survie choisi par l’Homme est celui de la société, tout comme les insectes sociaux, à la différence majeure que chacun d’entre nous adopte sa stratégie de survie propre.
Il est toujours étonnant de voir que même dans un équipage qui fonctionne hiérarchiquement pour faire avancer le navire, chacun adopte une position propre et détachée des autres, chacun a son propre avis sur ce qui est et ce qui doit être: avantage, richesse, ou faiblesse?
Ce qui est beau, c’est la cohésion dans les manoeuvres et les tâches, permettant de faire tourner les missions, la vie à bord et le navire, comme si chacun mettait de côté sa personne, son avis, ses objections, au service du tout ; et cela même alors que la vie y est dure, l’éloignement toujours présent dans les têtes, et la rudesse des tâches s’y fait ressentir.















