Le microcrédit attire de plus en plus d’investisseurs privés, animés par l’envie de réaliser un financement solidaire, à la fois utile pour les micro-entrepreneurs et rentable. Mais cet engouement pour le microcrédit n’est pas unanime et nombreux sont ceux qui remettent en question son efficacité pour sortir les micro-entrepreneurs de la pauvreté. Pour ses détracteurs, le microcrédit ne serait qu’un instrument financier très lucratif pour les investisseurs mais qui conduirait notamment au surendettement des plus pauvres écrasés par des taux d’intérêts trop élevés.

Etudiants de l’EDHEC Business School en fin de cursus et passionnés par ce débat nous avons créé l’association loi 1901 Les Routes du Développement (http://lesroutesudeveloppement.blog4ever.com) pour mettre en place des micro-prêts au Pérou et tenter de mesurer l’impact social du microcrédit en enquêtant sur le terrain auprès des micro-entrepreneurs.

Pour mener ce projet, nous avons noué des partenariats avec plusieurs entreprises dont BNP Paribas et travaillé sur place avec une Coopérative d’artisans (Central Interegional de Artesanos del Peru) et une Institution de Microfinance (Edaprospo) à qui nous avons prêté 3 000 € pour financer des projets de micro-entreprise. Cette expérience nous a permis d’entrer en contact avec des artisans de différentes professions (artisans textiles réalisant des bonnets et vêtements en laine d’alpaga, céramistes, créateurs d’objets de décorations en bois, cordonnier, créatrice de bijoux, cuisiniers ambulants, etc.) dans différentes régions du Pérou, principalement à Puno, Lima et Piura.

Nous avons rencontré les 60 bénéficiaires de nos prêts, qui constituent l’échantillon de notre étude. Parmi ces bénéficiaires, 20 recevaient leur premier micro-prêt et les 40 autres en avaient reçu depuis 5 ans. Nous avons observé et tenté de mesurer les effets du microcrédit sur la sphère sociale des micro-entrepreneurs à 4 niveaux (individuel, familial, entrepreneurial et communautaire).


Nos questionnaires et interviews avec les micro-entrepreneurs nous ont permis de tirer certaines conclusions.

Les prêts, utilisés principalement pour l’achat de matières premières permettent souvent de franchir les obstacles liés au frais de démarrage, aux délais de paiement, à l’irrégularité des commandes. S’il apparaît dans la grande majorité des cas que le microcrédit a indéniablement permis d’accélérer le développement de leur activité, l’impact social au niveau individuel (estime de soi, épargne…) ou familial (revenu du foyer, alimentation, santé…) n’est pas toujours avéré. Les revenus faibles et très variables ne permettent pas d’épargner. On pourrait légitimement s’attendre à ce que les micro-prêts, en accélérant le développement de l’activité, génèrent un surplus de revenus utilisé pour améliorer l’habitat, couvrir les frais de scolarisation, améliorer la santé ou l’alimentation et constituer une petite épargne en cas d’urgence… Malheureusement ce cercle vertueux de développement n’est pas une évidence pour deux raisons principales : le faible montant des prêts et l’absence d’éducation financière des micro-entrepreneurs.

Le montant des prêts est trop faible même après plusieurs années pour espérer un développement significatif de l’activité. Les micro-entrepreneurs, déçus ne pouvoir recevoir la somme d’argent se contentent d’acheter leurs matières premières, de fabriquer et vendre leurs produits, puis de rembourser le prêt avec intérêts pour se retrouver quasiment dans leur situation de départ. Les prêts peuvent ainsi s’enchaîner, sans qu’un réel développement de l’activité puisse être observé.

L’autre problème majeur est qu’on offre un service bancaire à des personnes qui n’ont aucune compétence en gestion : pas d’anticipation des remboursements futurs, mauvaise gestion des revenus, pas de connaissance des coûts de fonctionnement, ignorance du principe de taux… Certes, les emprunteurs ont conscience du coût de l’emprunt, mais ils n’ont en revanche aucune connaissance de ce qu’il représente ni souvent de sa valeur.

Plutôt que de baisser le niveau des taux d’intérêts (3,5% mensuel pour notre échantillon), il nous semblerait plus judicieux que les IMFs investissent du temps et de l’argent pour dispenser des formations basiques en comptabilité et en gestion aux micro- entrepreneurs.

Quand on aborde les difficultés liées à un emprunt, le mot « sacrifice » revient souvent. Un emprunt et son remboursement demandent des sacrifices de la part des artisans en termes de gestion des dépenses et d’utilisation des revenus. D’un autre côté les micro-entrepreneurs travaillant en association ont souvent développé un fort sentiment de solidarité. Au-delà du fait que cette solidarité est un pilier « contractuel » de l’association, la solidarité devient un vecteur presque naturel de développement. Cette solidarité se voit non seulement lors du défaut de remboursement de l’un des membres du groupe mais aussi en cas de maladie, de problème avec les enfants…

Ainsi parmi les céramistes de Puno, il n’est pas rare de les voir aller faire cuire leurs objets les unes chez les autres si leur propre four est en moins bon état.

Le but de l’association Les Routes du Développement est maintenant de continuer avec l’aide de BNP Paribas et de ses autres partenaires son étude de l’impact social notamment grâce à l’échantillon constitué de nouveaux emprunteurs et ainsi de déceler les leviers d’efficacité sociale d’une action de microcrédit.