Forte de sa place peu prestigieuse de pays le plus pauvre d’Amérique du Sud, c’est en Bolivie que l’on peut trouver la microfinance, la plus développée du continent. C’est simple : presque toutes les banques du pays considèrent le microcrédit comme un de leurs produits phares, et les agences de ces mêmes banques dans les villes de campagnes sont exclusivement dédiées à une clientèle pauvre, et demandeuse de microfinance. Il suffit d’une ballade à Villazon, à la frontière avec l’Argentine, pour se rendre compte de l’impact de la microfinance dans la société bolivienne : seules 3 Institutions de Microfinance (IMF) sont présentes : FIE, CRECER, ECOFUTURO.
A Villazon justement, nous commençons nos investigations. Grâce FIE, nous rencontrons 3 microentrepreneurs : l’un vend des jouets dans un magasin en dur, l’autre des chaussures sur un petit stand au marché, la dernière tient une petite épicerie. Tous trois sont redevables à FIE de leur avoir fait confiance, lorsque ce qui allait devenir leur métier n’était alors qu’un projet.
A Uyuni, nous rencontrons encore 3 microentrepreneurs grâce à l’IMF Ecofuturo : l’une tient un restaurant, le deuxième un petit hôtel, la dernière une agence de voyage. Ici encore, nous pouvons observer, même en simples touristes, le caractère primordial du microcrédit en Bolivie.

A La Paz, enfin, nous rencontrons les directeurs de ces IMF : FIE, Ecofuturo, et ANED. FIE et ECOFUTURO sont des banques de microfinance – elles peuvent donc collecter l’épargne, et leur capital permet d’atteindre une grande quantité de clients.
ANED, elle, est une ONG. Plus petite, elle ne peut donner suite à tous les dossiers qui lui sont présentés. Elle est cependant plus proche de ses clients – au sens physique comme moral du terme, et plus propice à prendre des risques en matière d’innovation financière – c’est-à-dire de nouveaux produits, forte de son caractère non lucratif.
Ces remarques au sujet des banques et des ONG sont valables pour tous les pays que nous avons traversés.
ANED, qui se concentre sur le milieu rural, se distingue justement de toutes les autres IMF du pays par son innovation financière. Gerardo Mendieta, directeur exécutif, conçoit l’innovation financière comme l’un des piliers pour développer ses activités en faveur des personnes rurales.
L’organisation est constamment à la recherche de nouveaux produits financiers de façon à adapter au mieux son offre à la demande de ses clients. La culture innovatrice est inculquée au personnel en tant que mission institutionnelle et chaque produit créé est testé selon un schéma très précis.
Ainsi ANED propose, en plus des services basiques (crédits, REMESAS, transfert d’argent, échange de monnaie, versement des aides gouvernementales) des produits spécifiques, que nous détaillons ci-dessous.
Nous mettons en garde nos lecteurs, la suite est un peu technique, mais elle permet d’avoir un regard sur un spectre qui va au delà du simple microcrédit.
Essentiel, ce dernier ne répond néanmoins pas, à lui tout seul, à toutes les demandes. Et l’avenir de la microfinance dépend avant tout de sa capacité à innover et à se renouveler…
…comme tous les autres secteurs d’activité finalement.
Juntas de Ahorro y Crédito (ou banque communale): regroupement organisé de personnes qui souhaitent faire une demande de crédit et se constituer une épargne afin de réaliser des projets de travail solidaire et autogérés. ANED est pionnière dans cette technologie désormais très répandue en Bolivie. Pour ce produit, l’IMF s’adresse plutôt aux femmes qui cherchent une opportunité de générer des revenus supplémentaires pour la famille, en plus de ceux provenant des activités agricoles et d’élevage, traditionnelles dans les campagnes. Grâce aux banques communales, les mères de famille peuvent orienter l’excédent de revenu familial vers l’alimentation, l’éducation et la santé.
De plus la cohésion de groupe entre femmes est favorable au développement de l’entraide, de la formation et de l’amitié. La banque communale profite ainsi à toute la communauté.
Le micro crédit-bail: machinerie ou équipement acquis par l’entité et mis à disposition d’un client moyennant le paiement de contributions qui, lorsqu’elles arrivent à terme, entraînent (sur option) le transfert de propriété de l’entité au producteur: “Nous achetons des vaches, des chèvres, des lamas et nous les louons à des producteurs. Nous faisons la même chose avec des panneaux solaires, des machines agricoles.”
Le microwarrant: système qui permet à un producteur d’obtenir un prêt pour lequel sa production constitue une garantie de remboursement. La marchandise est stockée dans un endroit sûr et placée sous la surveillance du producteur.
Le microcapital de risques: ANED investit en capital (et non en dette) dans l’entreprise pour la renforcer. De cette façon le microentrepreneur peut accéder à des ressources destinées à l’amélioration de son activité par la constitution d’une société temporaire. L’investissement de la part d’ANED ne dépassera pas 50% de la valeur de l’entreprise.
Le microfacturage: avec cet outil, ANED rachète les factures de son client, lui permettant ainsi d’accéder au financement ou à une avance d’argent.
La vision de Gerardo Mendieta est la suivante: “Nous développons tous ces services financiers car nous pensons que le crédit seul ne permet pas au client de vivre. Le client n’a pas besoin que de crédit, il a besoin d’une offre plus intégrale.”
Nous en venons à la grande nouveauté de notre voyage en Bolivie : la microjustice.
Dans un café de La Paz, nous rencontrons Maria Choque, de Microjusticia Bolivia, qui a la gentillesse de nous accorder un entretien en plein milieu du week-end. Elle nous explique les ficelles d’un système encore peu connu en Europe – parce que moins nécessaire sur le vieux continent qu’en Bolivie il faut l’avouer : il aide les plus démunis à sortir de la pauvreté, par voie légale.
Explication.
L’objectif premier de Microjusticia Bolivia est de garantir l’accès aux droits fondamentaux des citoyens boliviens, essentiellement les plus démunis. Les boliviens sont en effet les Sud-Américains ayant le plus faible accès aux services basiques de justice, de microfinance, d’éducation, de santé, d’allocations familiales… parce qu’ils ne possèdent pas l’information, parce que les distances virtuelles entre les villes et les campagnes sont colossales, et surtout parce que leur état civil et leurs documents ne sont pas régularisés. La première barrière à ces services est l’identité : un grand nombre de Boliviens ne possèdent pas de papier, et n’ont jamais vraiment cherché à en obtenir.
Difficile, dès lors, de demander un microcrédit ou de se présenter à un hôpital.
L’autre grand problème, c’est la propriété. Prouver que l’on est le propriétaire de son bien immobilier lorsqu’on n’a pas signé d’acte de vente ou de construction n’est pas chose aisée. Impossible, dès lors, de demander un microcrédit important, qui nécessite une garantie immobilière.
Si un défunt souhaite léguer sa maison à ses enfants, alors ce qui était d’une simplicité déconcertante tout au long de la vie – j’y vis, donc c’est à moi ! – devient un vrai casse tête.
Microjusticia Bolivia intervient principalement sur ces deux problèmes : l’identité et la propriété.
Moyennant une compensation pécuniaire relativement faible, ces spécialistes du droit bolivien régularisent la situation des personnes en situation de difficulté légale, et leur donnent ainsi accès à des services susceptibles de changer profondément leur vie : le microcrédit, on l’a vu, en fait partie. En cela, Maria Choque considère que la microjustice aide les personnes les plus démunies à sortir de la pauvreté.
Les exemples que rencontre Maria Choque sont sidérants : une femme qui possède 5 enfants, l’un d’entre eux meurt, et elle ne prend pas la peine de déclarer le décès. Pire, elle donne les papiers du défunt à un autre de ses enfants, de 8 ans le cadet du premier. Le garçon a dix ans, mais sur le papier, il en a 18. On imagine tout de suite les problèmes qu’il rencontrera plus tard, notamment pour entrer au collège.
Certaines personnes de 70 ou 80 ans n’ont jamais eu une pièce d’identité, et leur nom n’a jamais été connu par la société. Ces personnes ne connaissent généralement même pas leur âge, ou approximativement.
Comment peuvent-elles se présenter devant un fonctionnaire, un notaire ou banquier?
“Au regard de la société, ces gens ne sont
que des âmes errantes dans les campagnes”.
Comme on l’a vu plus haut, le rôle de Microjusticia Bolivia va de pair avec la microfinance, et donc avec la possibilité d’ouvrir un commerce et de générer un revenu stable. Ainsi, en plus de ses agences indépendantes dans des lieux stratégiques, où la demande est importante, Microjusticia Bolivia souhaite être présente dans des agences d’IMF. C’est pourquoi elle a noué un partenariat avec l’IMF FIE, et a installé 30 points d’attention dans les agences FIE. Ces points d’attention sont ouverts aux clients de l’IMF mais également aux externes : Microjusticia y gagne une présence dans les lieux où la demande est énorme, FIE y gagne une manne de nouveaux clients, venus au départ pour solliciter Microjusticia, et qui repartent avec une brochure pour un microcrédit.
Microjusticia s’est développé depuis sa création en Bolivie : la fondation existe aujourd’hui au Pérou, en Argentine, en Espagne, et même en Ouganda.
La plate-forme globale Microjusticia fait également partie de ce développement : son rôle est de réguler, de communiquer sur les actions de Microjusticia, et de distribuer les fonds des investisseurs internationaux aux différentes antennes locales. A l’avenir, Microjusticia Bolivia cherchera à développer de nouveaux produits, parmi lesquels l’aide à la création d’entreprise : “ Bien, la personne est venu nous voir, elle a régularisé sa situation, elle est allée voir l’IMF, elle a obtenu un microcrédit, et après? Elle souhaite créer une entreprise dans la légalité, mais ne sait pas par où commencer. A l’avenir, nous souhaitons être présents lors de cette étape, et accompagner la personne jusqu’au bout de ses projets, afin que ce soit une réussite complète” conclut notre interlocutrice.
Tous ces entretiens en Bolivie ont profondément enrichi nos connaissances en matière microfinance. Nous tentons de partager ces rencontres en les rendant accessibles au plus grand nombre.















Merci pour cette synthèse très intéressante de la situation de ce pays qui semble bien éloignée du quotidien des pays du Nord.
Cette situation de grande pauvreté justifie sans doute que la Microfinance y soit plus développée.
Et comme dans beaucoup de pays du Sud, les richesses sont très inégalement réparties avec des réformes sociales qui n’ont pas encore eu de résultats tangibles et qui se heurtent à une forte hostilité de la part des nantis.
Bonne continuation
Du courage.
A cette initiative que vous décrivez peut s’intégrer l’approche « microfinance non monétaire » complémentaire sur laquelle je réfléchis actuellement.
Cordialement.