Il dit souvent que sa rencontre avec la culture hip-hop –il avait alors quinze ans- l’a conduit vers le monde de la danse. Ayant commencé avec la boxe, les arts martiaux et les arts du cirque, il se projette dès 1989 dans la création chorégraphique avec la Compagnie Accrorap.

Les projets se succèdent alors : création de sa propre compagnie Käfig en 1996, lancement du festival Karavel en 2007 et du lieu de création et de développement chorégraphique, Pôle Pik en 2009 à Bron. La même année, il est nommé à la direction du Centre Chorégraphique National (CCN) de Créteil et du Val de Marne. Plus de 17 spectacles en quinze ans, 120 représentations en moyenne par an…Une aventure à laquelle se joint la Fondation BNP Paribas depuis 2003.

Quel regard portez-vous sur ce parcours assez fulgurant ?

Je regarde toujours en avant : les artistes sont bien souvent comme des funambules avec la peur que tout s’arrête un jour. Qui aurait cru, il y a trente ans, que le hip-hop allait évoluer ainsi ? Certains dénonçaient une culture éphémère, sans avenir. Je suis donc ravi d’avoir permis sa diffusion au plus grand nombre. Par ailleurs, je fais partie de cette génération, qui bien que née en France peine à trouver sa place en raison de ses origines étrangères. J’ai pris du recul par rapport à ces questions, même si elles sont toujours d’actualité. Mon parcours et celui de la Compagnie Käfig autour de la culture hip-hop a contribué à faire progressivement changer les choses.

D’un point de vue artistique, j’ai bel et bien évolué, depuis mes premiers pas de danse, encouragé notamment par Guy Darmet [NDLR : ancien directeur artistique de la Maison de la Danse à Lyon de 1982 à 2012 et personnalité qualifiée « spectacle vivant » de la Fondation BNP Paribas] qui a cru en moi.

Est-ce que la direction d’un CCN a changé votre approche de la danse ?

Ma nomination est une marque de confiance, actant tout le lent processus de développement du hip-hop. Le CCN me donne la possibilité de travailler dans de meilleures conditions, d’accueillir d’autres compagnies en studio et d’être attentif à leurs travaux. J’y développe aussi une réflexion sur la transmission de ces acquis, puisqu’aucune formation n’est à ce jour officielle. Les spectacles proposés par des chorégraphes issus de la culture hip-hop sont le fruit d’un savant mélange de plusieurs disciplines, de plusieurs univers artistiques, participant d’une même écriture chorégraphique. Nous veillons en effet au renouvellement incessant de la culture hip-hop.

Depuis six ans, vos créations sont plutôt tournées vers l’international avec Correria Agwa ou Yo Gee Ti. Comment ces projets se réalisent-ils et comment travaillez-vous avec des interprètes issus de cultures très différentes ?

Tout s’est fait au fur et à mesure des années : j’ai eu la chance de pouvoir voyager. Le désir de créer est souvent né de contacts noués sur place. L’impact médiatique confère une crédibilité à mon travail et pousse des artistes étrangers  à me solliciter.

L’histoire de Correria Agwa a débuté grâce à Guy Darmet. Bien que vivant en France, il est amoureux du Brésil. Il y a quelques années, rencontrant de jeunes danseurs cariocas, il m’a proposé de monter une chorégraphie pour eux. Ces jeunes danseurs, bien souvent issus des favelas de Rio, dansent dans l’urgence, dansent pour vivre, pour s’exprimer, pour exister, de manière complètement généreuse. Leur danse m’a fait vibrer. Ça fait du bien, face à l’abondance et au côté cérébral de nos danses européennes.

Quant à Yo Gee Ti, l’idée a émergé lors de la représentation d’une de mes pièces à Taipei. L’ex-ministre de la culture et également directrice de théâtre m’invita alors à développer un projet franco taïwanais, mêlant deux distributions, deux cultures différentes.

Ces projets requièrent de partager son temps entre la France et l’étranger. Ce n’est pas toujours facile, mais le public est chaque fois ravi de découvrir d’autres corps, d’autres gestuelles, d’autres musiques aussi. Cette ouverture est enrichissante pour moi, mais également pour la culture hip-hop et plus largement pour la danse française. Bien souvent, les événements sociopolitiques nuisent à l’image française, ce que notre présence à l’étranger vient adoucir.

La musique prend toujours une place importante dans vos créations que ce soit avec votre frère AS’N ou avec le Quatuor Debussy dans Boxe Boxe. Est-elle pour vous indissociable de la création chorégraphique et que représente-t-elle dans chacun de vos spectacles ?

J’aurais du mal à imaginer un spectacle sans musique. J’ai commencé par les musiques du monde, écoutées dans mon enfance…avant de m’ouvrir progressivement. Par exemple pour Boxe Boxe, je me suis lancé (avec le Quatuor Debussy) dans la musique classique que je ne connaissais pas du tout. Tout le monde s’est prêté au jeu et nous avons fini par trouver le bon dialogue, bousculant les codes du quatuor et ceux du hip-hop : nous voulions aboutir à une réelle complicité et intégrer complètement les musiciens à la chorégraphie.

Ce mélange des genres ouvre la proposition artistique à un public néophyte : j’aime ce mélange de classes sociales et d’âges. Le public vient pour telle ou telle composante de la création, ou parfois au hasard. Le regard sur la culture hip-hop a bel et bien changé depuis vingt ans.

Vous êtes artiste associé de la 32ème édition du festival Montpellier Danse, tourné cette année vers la Méditerranée : qu’avez-vous eu envie de dire ou de montrer lors de ce festival ?

C’est une belle reconnaissance, que je dois à Jean-Paul Montanari [NDLR : directeur du festival Montpellier Danse] qui me place aux côtés de danseurs du monde entier. C’était inimaginable il y a encore quelques années. Trois spectacles de la Compagnie y seront présentés: Boxe Boxe, Käfig Brasil et enfin Yo Gee Ti, en Première européenne.

Le rendez-vous de Montpellier comme les travaux des CCN participent de ce cheminement vers une reconnaissance purement artistique du hip-hop, dépassant les préjugés d’ordre éthique.

Quels sont les projets de créations ou de tournée de la Compagnie ?

Dans un premier temps, nous allons partir en tournée autour de Yo Gee Ti et de Käfig Brasil. Nous préparons également des projets structurants pour la Biennale de Lyon et le Jour de fête de Créteil : l’enjeu sera d’intégrer les habitants à la chorégraphie. Enfin, nous travaillons sur la prochaine production du CCN, une création hybride entre danse et cirque.

De belles perspectives…

La Fondation BNP Paribas vous accompagne maintenant depuis 2003. Comment s’est faite cette rencontre ? Comment qualifieriez-vous cette relation ?

Ce que j’aime à dire souvent c’est que c’est principalement une relation amicale. J’ai rencontré Martine Tridde-Mazloum [NDLR : Déléguée Générale de la Fondation BNP Paribas] en 2003, à la Maison de la Danse de Lyon, où j’étais en résidence. Depuis, notre relation a été en grandissant, m’apportant un soutien indéfectible et me donnant les moyens de réaliser des projets qui me tiennent à cœur. Ce fut le cas notamment pour le centre de création Pôle Pik de Bron, créé en 2009.

Nos échanges réguliers amènent un regard extérieur sur mon travail, celui de personnes situées à la croisée de la sphère économique et culturelle. C’est pour moi essentiel.

Propos recueillis par Lorraine Goldenstein et Céline Carpuat

Crédits Photos: Michel Cavalca